Perspectives C4C
Une récente discussion organisée par les Canadiens pour CANDU a réuni des dirigeants syndicaux, des représentants de l’industrie et des membres du gouvernement afin d’examiner l’une des questions les plus importantes pour les ambitions nucléaires du Canada : disposons-nous de la main-d’œuvre nécessaire pour réaliser la prochaine génération de grands projets nucléaires, et que devons-nous faire dès maintenant pour nous assurer que cette main-d’œuvre soit prête?
La discussion réunissait Ryan Plante, du Carpenters’ Regional Council, Drew Chittenden, du Millwright Regional Council, et Jonathan White, de l’International Brotherhood of Boilermakers, avec la participation de dirigeants de l’industrie nucléaire ainsi que de l’honorable Trevor Jones, ministre du Travail, de l’Immigration, de la Formation et du Développement des compétences de l’Ontario, et de l’honorable Michael A. Tibollo, procureur général associé de l’Ontario et député provincial.
Les échanges ont porté sur un large éventail d’enjeux, allant de l’apprentissage et de la capacité de formation à la mobilité de la main-d’œuvre, à la planification des grands projets, aux perturbations commerciales et à l’importance de préserver la capacité manufacturière canadienne.
Un message clair s’en est dégagé : les travailleurs des métiers spécialisés du Canada sont prêts à contribuer à la prochaine ère du développement nucléaire, mais la capacité de la main-d’œuvre ne peut être créée à la dernière minute. Elle exige une visibilité à long terme sur les projets, une collaboration précoce avec les syndicats et un flux soutenu de projets qui donne aux syndicats, aux employeurs, aux travailleurs et aux organismes de formation la confiance nécessaire pour investir.

Mike Harris, coprésident de Canadiens pour CANDU et 22e premier ministre de l’Ontario
La certitude entourant les projets est une politique de main-d’œuvre
Les grands projets nucléaires nécessitent des dizaines de milliers de travailleurs qualifiés issus de multiples métiers, et ce, pendant de nombreuses années. Toutefois, la disponibilité des travailleurs au moment où la construction atteint son sommet dépend de décisions prises bien avant qu’un projet n’arrive sur le chantier.
Les syndicats recrutent des apprentis, exploitent des centres de formation, investissent dans l’équipement et les formateurs et développent des compétences spécialisées en fonction de leur compréhension de la demande future. Les employeurs font face à un défi similaire lorsqu’ils doivent décider s’ils doivent accroître leurs effectifs ou investir dans une capacité supplémentaire.
La certitude entourant les projets constitue donc un enjeu fondamental de main-d’œuvre.
Un portefeuille clairement défini de projets nucléaires permet aux organisations syndicales de planifier le recrutement et la formation plusieurs années à l’avance. Il donne aux apprentis l’assurance que la réussite de leur programme débouchera sur des possibilités d’emploi durables. Il facilite également la rétention des compagnons expérimentés entre les grands projets, plutôt que de les voir partir vers d’autres secteurs ou d’autres provinces ou territoires.
Cet enjeu est particulièrement important puisque le secteur nucléaire n’est pas le seul à se disputer la main-d’œuvre. L’Ontario et le reste du Canada poursuivent simultanément des projets dans les domaines du logement, du transport collectif, de la fabrication, des mines, de l’énergie et d’autres grandes infrastructures. Bon nombre de ces projets dépendent des mêmes charpentiers-menuisiers, mécaniciens-monteurs, chaudronniers, électriciens, opérateurs d’équipement lourd et autres travailleurs des métiers spécialisés.
La question n’est donc pas simplement de savoir si le Canada dispose aujourd’hui d’un nombre suffisant de travailleurs. Il faut plutôt se demander si les projets sont planifiés suffisamment tôt pour constituer la main-d’œuvre dont le Canada aura besoin demain.
L’apprentissage doit relier la formation au travail concret
L’expansion de la main-d’œuvre dans les métiers spécialisés commence par l’attraction d’un plus grand nombre de personnes vers l’apprentissage, mais le recrutement à lui seul ne suffit pas.
Les apprentis doivent avoir accès à des employeurs, à des chantiers, à des mentors et à un nombre suffisant d’heures de travail pour progresser dans leur programme et devenir des compagnons qualifiés. La capacité de formation et les possibilités d’emploi doivent croître de concert.
C’est là que les grands projets nucléaires peuvent jouer un rôle important.
Un programme soutenu de construction nucléaire peut offrir l’horizon d’emploi à long terme nécessaire pour attirer une nouvelle génération vers les métiers spécialisés. Plutôt que de préparer les travailleurs à un seul sommet d’activité, une succession de projets de réfection et de nouvelles constructions peut créer des parcours professionnels s’étendant sur plusieurs décennies.
Cette continuité est essentielle. Les gens de métier expérimentés peuvent passer d’un projet à l’autre, tandis que les apprentis acquièrent les heures de travail et le mentorat nécessaires pour devenir la prochaine génération de superviseurs, de contremaîtres et de travailleurs hautement spécialisés du secteur nucléaire.
Pour l’industrie et les gouvernements, cela signifie que la planification de la main-d’œuvre devrait commencer en même temps que celle des projets. Les organisations syndicales doivent avoir une visibilité sur les calendriers, les périodes prévues de pointe en matière de main-d’œuvre et les compétences précises qui seront requises afin de pouvoir adapter le recrutement et la formation avant que des pénuries ne surviennent.

De gauche à droite : Carl Marcotte, vice-président principal, Marketing et développement des affaires chez Candy Energy; Drew Chittenden, chef de cabinet au Millwright Regional Council; Jonathan White, directeur général de CSO Boilermakers; et Ryan Plante, coordonnateur de la section locale 222 du Carpenter’s Regional Council.
Les compétences nucléaires se développent avec le temps
La construction nucléaire exige également davantage que la simple augmentation du nombre de personnes qui accèdent aux métiers spécialisés.
Les travailleurs doivent évoluer dans un environnement exigeant en matière de sûreté, de qualité et de réglementation. De nombreux postes nécessitent des qualifications spécialisées, une expérience propre au secteur nucléaire ainsi qu’une compréhension des normes qui régissent les travaux sur les systèmes importants pour la sûreté.
Cette expertise s’acquiert au fil du temps.
Le Canada bénéficie de plusieurs générations de travailleurs qui ont construit, entretenu et remis à neuf le parc de réacteurs CANDU. Les grands programmes de réfection ont contribué à préserver ce savoir-faire tout en permettant aux travailleurs expérimentés de le transmettre aux jeunes générations de gens de métier.
Le maintien de cette capacité exige de la continuité.
De longues périodes entre les projets risquent de disperser les travailleurs expérimentés et d’affaiblir les connaissances institutionnelles qui ont nécessité des décennies pour se développer. Un programme prévisible de projets nucléaires produit l’effet inverse. Il permet au Canada de développer continuellement sa main-d’œuvre tout en améliorant la productivité et en conservant une expertise spécialisée au sein de l’écosystème nucléaire national.
La continuité de la main-d’œuvre n’est donc pas simplement un avantage sur le plan de l’emploi. Elle fait partie intégrante de la capacité du Canada à réaliser des projets nucléaires.
Transformer les perturbations commerciales en possibilités pour la main-d’œuvre
Cette discussion survient également à un moment où les tarifs douaniers américains et l’incertitude commerciale plus générale exercent de nouvelles pressions sur les travailleurs canadiens de l’acier, de la fabrication et de l’industrie.
Ces perturbations représentent un défi, mais elles pourraient également créer une occasion.
Les travailleurs issus des secteurs manufacturier et de l’industrie lourde possèdent souvent des compétences transférables aux projets énergétiques et aux grands projets d’infrastructure. Grâce à des parcours appropriés de recyclage professionnel, de perfectionnement et d’apprentissage, certains travailleurs touchés par les perturbations commerciales pourraient contribuer à répondre à la demande croissante de main-d’œuvre dans le secteur nucléaire et d’autres industries stratégiques canadiennes.
L’objectif ne devrait pas simplement consister à déplacer les travailleurs d’un secteur vulnérable vers un autre. Le Canada devrait utiliser les grands projets pour renforcer la base industrielle qui soutient les deux.
Le développement nucléaire génère de la demande non seulement sur les chantiers de construction, mais aussi dans l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement manufacturière : fabrication d’acier, usinage, composants, équipements, ingénierie et services spécialisés.
Un programme nucléaire national peut donc contribuer à créer un pont entre la politique de main-d’œuvre et la politique industrielle, en soutenant les travailleurs tout en préservant les capacités manufacturières dont le Canada aura besoin pour ses futurs projets d’envergure nationale.
Le choix d’une technologie est aussi un choix de main-d’œuvre
Les répercussions sur la main-d’œuvre deviennent particulièrement importantes lorsque les gouvernements et les services publics examinent les technologies à déployer.
Le choix d’une technologie nucléaire détermine bien plus que la configuration d’une centrale. Il influence l’endroit où les activités d’ingénierie sont réalisées, où les composants sont fabriqués, quelles entreprises participent à la chaîne d’approvisionnement et où se développe l’expertise en construction et en exploitation à long terme.
Le Canada dispose déjà d’un écosystème CANDU mature qui englobe l’ingénierie, la fabrication, la construction, les métiers spécialisés, l’exploitation et la réfection. Le choix d’une technologie soutenue par cet écosystème existant permet au Canada de miser sur des capacités qui sont déjà présentes au pays.
Cela offre la possibilité de transformer des milliards de dollars d’investissements nucléaires en apprentissages au Canada, en commandes pour les fabricants canadiens, en travaux d’ingénierie réalisés au Canada et en carrières de plusieurs décennies pour les gens de métier canadiens.
Cette capacité nationale devient de plus en plus importante dans un contexte où le Canada accorde une attention croissante à la sécurité énergétique, à la résilience des chaînes d’approvisionnement et à la souveraineté économique.
La valeur économique d’un projet nucléaire ne devrait donc pas être mesurée uniquement en fonction de l’électricité produite lorsque la centrale entre en service. Elle devrait également tenir compte de la main-d’œuvre, de la capacité industrielle et de l’expertise créées au cours des décennies consacrées à la conception, à la construction, à l’exploitation et à la réfection.
Les syndicats doivent avoir leur place à la table de planification
L’une des leçons récurrentes tirées des grands programmes d’infrastructure est que les défis liés à la main-d’œuvre sont plus faciles à résoudre avant le début de la construction. Les gouvernements, les services publics, les promoteurs de projets, les entrepreneurs et les organisations syndicales doivent échanger de l’information suffisamment tôt pour comprendre quand et où les travailleurs seront nécessaires.
Cela comprend la prévision de la demande par métier, la coordination des calendriers de projets lorsque cela est possible, la détermination des besoins en formation et la création de parcours pour les apprentis ainsi que pour les travailleurs provenant d’autres industries.
Les organisations syndicales apportent une perspective importante à ces discussions puisqu’elles ont une vue d’ensemble des conditions de main-d’œuvre chez plusieurs employeurs et dans différents projets. Elles savent où les pénuries commencent à apparaître, où des travailleurs expérimentés sont disponibles et à quel rythme la capacité de formation peut réellement être accrue. Faire participer les syndicats à la planification des projets dès les premières étapes peut donc contribuer à réduire les risques d’exécution.
Le même principe s’applique partout au Canada. Alors que l’intérêt pour le développement nucléaire s’étend au-delà de l’Ontario, une plus grande mobilité de la main-d’œuvre et la reconnaissance des qualifications dans les métiers spécialisés deviendront de plus en plus importantes. Le Canada fait face à une occasion d’envergure nationale, et sa stratégie de main-d’œuvre doit de plus en plus refléter cette réalité.

De gauche à droite : Carl Marcotte, vice-président principal, Marketing et développement des affaires, Candu Energy, et l’honorable Trevor Jones, ministre du Travail, de l’Immigration, de la Formation et du Développement des compétences de l’Ontario.
Bâtir la main-d’œuvre qui alimentera l’avenir énergétique du Canada
Les possibilités offertes par le nucléaire au Canada sont souvent abordées sous l’angle de la demande d’électricité, de la sécurité énergétique et de la croissance économique; ces trois éléments reposent ultimement sur les personnes.
Les réacteurs nécessitent des ingénieurs pour les concevoir, des fabricants pour produire leurs composants et des travailleurs des métiers spécialisés pour les construire et les entretenir. Ces capacités ne peuvent pas simplement être achetées au moment où un projet débute. Elles doivent être développées grâce à des investissements soutenus, à la formation et à une expérience concrète acquise dans le cadre de projets.
Le Canada aborde cette période avec un avantage considérable : une main-d’œuvre nucléaire expérimentée, de solides institutions syndicales, une infrastructure de formation bien établie et une chaîne d’approvisionnement nationale bâtie au fil de décennies de déploiement et de réfection de réacteurs CANDU.
L’occasion consiste maintenant à bâtir sur ces fondations. Un portefeuille prévisible de projets nucléaires peut soutenir l’apprentissage, préserver l’expertise spécialisée, renforcer le secteur manufacturier canadien et offrir aux travailleurs des carrières de grande qualité s’étendant sur plusieurs générations.
Mais pour concrétiser cette possibilité, des décisions doivent être prises dès aujourd’hui.
Les gouvernements et l’industrie doivent offrir suffisamment de certitude pour permettre aux organisations syndicales et aux employeurs de former les travailleurs en prévision de la demande. La planification de la main-d’œuvre doit commencer avant que les échéanciers de construction ne se resserrent. Les décisions technologiques et d’approvisionnement devraient également reconnaître la valeur de conserver au Canada les compétences, la capacité manufacturière et l’activité économique.
Le Canada n’a pas besoin de bâtir une main-d’œuvre nucléaire à partir de zéro. Il doit donner à la main-d’œuvre dont il dispose déjà la confiance et les possibilités nécessaires pour croître.



